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« Entre nos mains » ou la tentation de la Scop
Elles n'ont pas pu tisser le projet jusqu'à son terme. La Scop ne verra pas le jour. Mais les trois mois d'espoir, d'incertitude, d'hésitations qui les ont mobilisées pour sauver leur emploi, cette aventure les a transformées. Et ça valait le coût. C'est un regard neuf qu'aujourd'hui elles jettent sur le travail, les rapports au sein d'une entreprise et sur leurs propres capacités d'initiative. Pour ça, les 50 ouvrières de Starissima, une entreprise textile de la région d'Orléans, ne regrettent rien.
C'est un peu par hasard, si la réalisatrice, Mariana Otero, arrive dans l'entreprise le jour où des ouvrières commencent à évoquer la possibilité de la création d'une Scop. Elle cherchait à faire un film sur le sujet. C'est la Confédération générale des Scop qui lui donne le tuyau. Là-bas, du côté d'Orléans, des ouvrières de Starissima se lancent dans l'aventure. Caméra au poing, Mariana Otero va suivre jour après jour les ouvrières dans leur démarche. Cela donne un film dynamique, approchant au plus près les sentiments divers et variés, parfois contradictoires, qui vont accompagner les ouvrières durant ces trois mois exceptionnels. Starissima, une communauté d'ouvrièresA Starissima, on fabrique culottes et soutiens-gorges de bonne qualité. L'entreprise emploie 50 salariés et, comme dans la plupart des entreprises textiles, une majorité de femmes. En novembre 2008, c'est la douche froide. L'entreprise est placée en redressement judiciaire. Si aucun repreneur ne se présente, elle fermera au mois de novembre 2009. L'idée naît alors de créer une Scop. Au départ, le noyau dur compte six salariés : cinq femmes et un homme. La volonté de la petite équipe est déterminante. Sans elle, pas de projet. Le patron laisse faire. Les six trouvent soutien et aide auprès de l'Urscop. La première étape, c'est de convaincre les salariés. Les réticences sont nombreuses. Lorsqu'ils annoncent leur projet de fonder une Scop, les salariés du groupe des six sont en terre de mission. Dans un premier temps, c'est chaque salarié qu'il faut convaincre, un par un. Puis des réunions s'organisent par groupe, par secteur d'activité, ensuite la discussion devient générale. Propositions où interrogations se font au cours d'assemblées. Une Scop, on ne sait pas trop ce que c'est. On s'interroge sur la viabilité du projet. Est-ce possible ? Comment faire ? Les salariés hésitent à s'engager Une ouvrière l'avoue : « j'ai peur de perdre mon emploi, j'ai peur de perdre mon salaire ». Au fil des jours, au fil des discussions, l'idée s'impose : la Scop peut être une solution pour l'emploi. « Pour continuer à travailler, c'est bon » estime ainsi une ouvrière. Par ailleurs, comme le dit une salariée, « j'aime bien mon entreprise ». De toute évidence, elle n'est pas la seule. Alors, si avec une Scop on peut la sauver, pourquoi pas ? Des hésitations, des réticencesBien évidemment, pour toutes, il y a le problème de l'investissement. Il faudra consentir un mois de salaire. Pour de petites paies, c'est dur. Difficile d'entrer dans la danse à ce prix. Surtout, lorsque l'on n'est pas assuré du résultat. Mais l'enjeu ne vaut-il pas un engagement ? Certaines ouvrières en sont convaincues, d'autres s'en laissent convaincre. « Je vais la trouver la somme, dit l'une d'entre elles. Ça me fera encore un emprunt à rembourser. Mais, c'est important de garder son emploi. » Une autre affirme face à la caméra : « si le projet tient la route, je verserai un mois de salaire. » « Si le projet tient la route ? », la question taraude les ouvrières. Au-delà du financement, c'est sur la Scop elle-même qu'elles s'interrogent. Comment cela fonctionne-t-il ? La démocratie dans l'entreprise, la plupart estiment que c'est une bonne idée. Mais peut-on faire confiance ? Les partisans de la Scop font valoir leur point de vue. « La Scop, expliquent-ils, c'est nous. On participe, on discute des problèmes et cela change les choses ». Jour après jour, réunions après réunions, sous l'œil de la caméra, les pour, les contre, les indécis échangent leurs arguments. Petit à petit, l'atmosphère évolue dans l'entreprise. Certaines ouvrières qui, jusqu'alors se taisaient s'émancipent. Le projet Scop libère à la fois la parole et les initiatives. Une mise en confianceAux hésitations affichées de prime abord par de nombreux salariés - « je suis pour la Scop, mais j'attends que cela se mette en route » - succède l'engagement d'une bonne partie d'entre eux. « J'ai changé d'avis, dit une ouvrière au bout de plusieurs réunions, je rentre dans la Scop. » Sa voisine, fait la même démarche, car souligne-t-elle devant la caméra : « ils ont presque tous signé », et « ça c'est bien, ça met en confiance. » Devant la tournure des événements et la volonté des salariés, le patron, qui avait laissé se développer l'initiative, revient dans le jeu avec des propositions. Mais, « ça plombe l'ambiance et ça sème la zizanie », explique l'une des ouvrières dans le film. Pourquoi ce retour s'interrogent les salariés : « Il n'a pas besoin de manger comme nous, mais il a besoin de diriger, » juge une autre. Par ailleurs, ajoute-t-elle, il avait dit « qu'il ne serait « jamais » salarié. » Tout le monde est nerveux. Les discussions sont animées. Mais il est trop tard pour le patron. L'avis est unanime. Pas question de se retrouver dans la Scop, ou dans une autre structure, avec un patron. Les ouvrières ont déjà donné. Trois mois d'initiatives et de réunions ont bouleversé leur rapport au travail et même les relations entre elles. Pas question de revenir sous une férule hiérarchique, même paternaliste. Le retour du patron est rejeté ! Et malgré tout : un nouveau regardAu bout de trois mois, 35 des 50 salariés sont partants, et un certain enthousiasme anime les esprits. Pourvoir repartir ensemble, conserver la collectivité de travail et son emploi, cela semble possible, et c'est mobilisateur. La douche froide n'en sera que plus dure à l'annonce de l'abandon du projet et de la future fermeture de l'entreprise. Trois grandes chaînes de distribution assuraient une large partie du chiffre d'affaires. C'est le retrait de l'une d'entre elles qui fait capoter le projet. Un revirement que les salariés ne s'expliquent pas. Une ouvrière soupçonneuse s'interroge en apprenant que l'ancien patron avait rencontré les dirigeants de Cora : « Je ne crois pas aux coïncidences, dit-elle. Il nous avait prévenu qu'il ne nous ferait pas de cadeaux. » La défausse de Cora signe l'arrêt de mort de la Scop. Peut-être aurait-il été possible de poursuivre, mais avec moins de personnes. C'était devenu impossible. Comment laisser sur le bord de la route une dizaine des salariés qui s'étaient engagés dans le projet ? Le choc est rude. Ce sera pour tous le chemin des Assedic. Néanmoins, de manière tout à faire paradoxale et étonnante, le film « Entre nos mains » se termine sur un ballet musical, chanté et interprété par les salariés dans l'entreprise. Ils y mettent en scène ce que furent leurs espoirs, leurs attentes, mais aussi leur regard sur le travail les relations humaines, et hiérarchiques, un regard qui a profondément changé durant cette aventure. Le projet de Scop, à les écouter, leur a déjà, changé la vie. Jean-Paul BIOLLUZ A la rencontre de Mariana OteroA l'occasion de la sortie de "Entre nos mains", la réalisatrice va présenter son film lors d'avant-premières dans toute la France. Voici les prochaines dates de la tournée :
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